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Mark Naumovič LIPOVECKIJ, Паралогии. Трансформации (пост)модернистского дискурса в русской культуре 1920-2000 годов, Moscou, NLO, 2008, V-XXXIII, 848 p.

 

Par Domenico Scagliusi

 

Avec cet ouvrage, Mark Lipoveckij tente d’apporter une nouvelle compréhension du postmodernisme[1] russe, un phénomène culturel qui est loin de faire l’unanimité au sein des chercheurs, non seulement en ce qui concerne sa définition, mais aussi pour ce qui est de sa véritable existence[2]. 

Déjà auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet[3], Lipoveckij se propose, dans cette étude, d’approfondir et corriger sa réflexion précédente, non seulement en y intégrant une analyse de formes d’expression artistique contemporaines, mais aussi en adoptant un nouveau paradigme de recherche qui retrace l’histoire des outils conceptuels et esthétiques du discours postmoderniste à partir des années 1920.     

Il s’agit, donc, pour l’A., de donner une description du postmodernisme russe qui tienne compte, d’une part, de la nombreuse littérature scientifique consacrée à la question (en Russie[4], comme à l’étranger[5]) et, d’autre part, du caractère spécifique du contexte socioculturel soviétique, dans lequel le postmodernisme ne se développe pas en opposition au modernisme, mais représente, au contraire, l’un des aboutissements de son évolution historique.

De cela, la nécessité d’isoler entre parenthèses le préfixe «post-» dans le titre. Toutefois cette orthographe ne demeure pas cohérente à chaque occurrence du mot postmodernizm, que l’A. justifie faiblement par un souci d’«économie intellectuelle», en dépit de termes alternatifs, comme celui de pozdmodernizm.

Cette réflexion théorique occupe le premier chapitre de l’ouvrage (p. 1-55), dans lequel l’A. a le mérite de discuter amplement et avec finesse la genèse du concept de «postmoderne» dans ses différentes articulations philosophiques (avant tout celles de Lyotard, Jameson, Bejamin et Baudrillard) et la possibilité d’appliquer ces définitions au paradigme culturel russophone des années 1960-1990. A la différence de son homologue occidental, le postmodernisme russe, selon l’A., ne se limite pas à déconstruire les idéologies de la modernité et à démasquer le logocentrisme sur lequel elles fondent leur légitimité: étant donné la fonction sociale et le statut presque religieux de la littérature en terrain russe (literaturocentrizm), le discours postmoderniste éclot, dès le lendemain de la Révolution, au sein d’une conscience tragique de la responsabilité de la littérature dans la formation du discours idéologique moderne.  

Si, d’un côté, cette position théorique a le mérite de résoudre de manière innovante la prétendue incompatibilité entre le caractère désacralisant du discours postmoderne et la dimension profondément spirituelle de la littérature russe, elle présente, toutefois, le danger d’étendre sans mesure l’extension chronologique du phénomène.

Toutefois, en s’appuyant sur la théorie sémiotique de Lotman[6], l’A. refuse l’idée d’un passage graduel et cohérent du modernisme au postmodernisme. Par conséquent, cet ouvrage n’a pas l’ambition de constituer une histoire du postmodernisme russe, mais plutôt celle de fournir une analyse des manifestations, au début ponctuelles, puis de plus en plus systématiques, du discours postmoderniste, qui s’exprime, avant tout, par une série de ruptures critiques dans l’auto-représentation de la culture et de sa signification existentielle.

L’intention de l’A. de porter l’attention non pas sur la continuité historique du phénomène, mais sur ses transformations (transformacii) diachroniques, détermine un choix méthodologique pour le moins intéressant. Dans l’idée que ces transformations et ces ruptures adviennent non pas à un niveau social et collectif, mais dans les profondeurs de la conscience de l’auteur, Lipoveckij ne propose pas au lecteur un aperçu grand-angulaire de l’expression artistique du discours postmoderniste, mais une analyse individuelle et très approfondie d’œuvres particulièrement représentatives, ce qui constitue le principal intérêt, à notre avis, de cette lecture.

Cette approche singulière est dictée, d’après Lipoveckij, par la nature même du discours postmoderniste qui, en refusant une légitimation logocentrique du savoir, adopte une nouvelle logique alogique: la «paralogie» (paralogija). En choisissant de faire de ce concept, élaboré par Lyotard[7], le principe méthodologique de sa recherche, l’A. refuse explicitement de constituer une théorie littéraire cohérente. A travers l’analyse textuelle, Lipoveckij ne vise donc pas à illustrer et démontrer sa théorie mais plutôt à la remettre constamment en question.

Cette analyse savante et éclectique, qui prend en compte non seulement la production proprement littéraire (de la prose à la poésie, en passant par le théâtre), mais également le cinéma et l’art, s’articule en trois parties, chacune introduite par un chapitre de réflexion théorique.

La première partie (p. 57-220) est consacrée à l’étude de quatre œuvres modernistes, prises dans leur suite chronologique: Le Timbre égyptien d’Osip Mandel’štam, Les Travaux et les jours de Svistonov de Konstantin Vaginov, Les Incidents de Daniil Xarms et Lolita de Vladimir Nabokov. Ces œuvres, d’après l’A., ont le mérite d’avoir précocement abordé ces mêmes questions tragiques qui constituent le noyau conceptuel de la littérature postmoderniste des années 1960-1990; à savoir: un questionnement déchirant des possibilités existentielles de la littérature et un rapport critique à son propre langage.  

La deuxième partie (p. 223- 454) comprend, donc, l’analyses d’œuvres proprement postmodernistes qui, dans les années 1960-1990, poursuivent, avec un engagement plus conscient, les recherches conceptuelles et esthétiques menées par le modernisme et progressivement étouffées, à partir des années 1930, par la constitution d’un art officiel. D’après l’A., le discours postmoderniste, qui se développe avant tout au sein de l’underground (andergraund) et de la littérature de l’émigration, se situe dans un rapport pour le moins problématique au réalisme socialiste: tantôt il en déconstruit les mythes, tantôt il décide d’en ignorer positivement l’existence. Lipoveckij formule, à ce propos, une hypothèse suggestive qui n’exclut pas non plus une influence du discours postmoderne sur l’art accepté, par exemple chez Vassilij Aksёnov et Jurij Trifonov.

Chaque chapitre de la deuxième partie est dédié à l’analyse individuelle d’une œuvre (Moscou-sur-Vodka de Venedikt Erofeev, La Cartothèque de Lev Rubinštejn, Apologie de la fuite de Leonid Giršovič et Le Slynx de Tatjana Tolstaja,), sauf le dernier que l’A. consacre à l’étude comparée du Livre sacré du loup-garou de Viktor Pelevin et de la Ledjanaja Trilogia de Vladimir Sorokin; œuvres, dans lesquelles, d’après Lipoveckij, se confrontent les deux principales tendances du postmodernisme russe de cette période: le conceptualisme (konceptualizm) et le néo-baroque (neobarokko). Si le premier s’engage dans une déconstruction railleuse de la mythologie soviétique, le dernier cultive la création de nouveaux mythes artificiels et fragmentaires.

Au cœur de l’esthétique postmoderniste, il y a le concept d’«aporie explosive» (vzryvnaja aporija), dans lequel l’A. conjugue la théorie de la déconstruction de Derrida avec le caractère particulier de la culture russe, selon les modèles théoriques d’Uspenskij et Lotman. En terrain russe, la déconstruction ne s’exprime pas par une neutralisation ludique des termes d’une opposition binaire, mais dans une oscillation constante et parfois tragique entre ses deux pôles. Dans sa création de formes littéraires qui contraignent ces deux pôles dans un espace sémiotique réduit, le postmodernisme russe n’annule pas leur contradiction, mais l’exaspère.

La troisième partie (p. 457-848) de l’ouvrage décrit les transformations du discours postmoderniste dans les années 1990-2000. D’après l’A., le postmodernisme russe est loin d’avoir atteint sa fin. Bien au contraire, dans les années immédiatement précédentes à la publication de l’ouvrage, il a intégré la culture mainstream et a renouvelé ses techniques. Selon Lipoveckij, dans cette période on assiste au passage à des formes plus stables, quoique contradictoires: «les hybrides explosifs» (vzryvnye gibridy).

L’étude de ces transformations est faite, encore une fois, à travers l’analyse éclectique de matériaux variés: on va de la deuxième partie de l’analyse dédiée conjointement à Pelevin et Sorokin, à l’étude des romans de Boris Akunin, en passant, entre autres, par celle de Lev Rubinštejn et du groupe Sinie Nocy.

L’originalité du corpus et la vivacité intellectuelle de l’A. garantissent à cet ouvrage une place de relief parmi ceux consacrés au postmodernisme russe. Toutefois, la discussion théorique menée par Lipoveckij nous paraît significative plutôt en raison des questions qu’elle soulève que des réponses qu’elle donne. En conclusion, bien que le principe paralogique de l’œuvre ne permette ni d’en tirer des conclusions théoriques univoques, ni d’obtenir une vue d’ensemble du phénomène, son importance est à rechercher, à notre sens, précisément dans le choix méthodologique de son A. qui nous oblige à repenser la signification de tout travail de recherche: une étude fragmentaire et sceptique peut être parfois plus utile à la compréhension d’un phénomène qu’une explication systématique et cohérente.



[1] Avec le terme «postmodernisme» nous traduisons le mot russe postmodernizm que l’A. utilise en référence au discours littéraire qu’il s’occupe de définir dans l’ouvrage. L’adjectif correspondant est «postmoderniste» (postmodernistskij). L’adjectif «postmoderne», qui traduit le mot russe postmodernyj, fait référence, en revanche, au paradigme socioculturel dont la définition a été introduite par Jean-François Lyotard dans son ouvrage La Condition postmoderne, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979, 128 p.
[2] Sur la question, D. Fokkema et H. Bertens, International Postmodernism: Theory and Practice, Amsterdam; Philadelphia, John Benjamin’s Publ., 1997 et Dobrenko E., «Утопии Возврата: Заметки о (пост)советской культуре и ее не состаявшейся (пост)модернизации», Russica Romana, 2004, vol. XI. Pour plus de références sur la question, nous renvoyons le lecteur à la bibliographie du présent ouvrage.
[3] Lipoveckij M., Русский постмодернизм: очерки исторической поэтики, Ekaterinburg, Université UGPU, 1997, 397 p. et «Russian Postmodernist Fiction: Dialog with Chaos», M.E. Sharpe, 1999, 331 p.
[4] L’A. fait référence surtout aux travaux de V. Novikov, A. Genis et E. Dobrenko. Pour une liste plus complète, voir la bibliographie du présent ouvrage.
[5] Dans sa réflexion l’auteur prend en compte non seulement la critique européenne et étasunienne, mais aussi la recherche sud-américaine et chinoise.
[6] Lotman J., Семиосфера. Культура и взрыв. Внутри мыслящих миров. Стати, исследования, заметки, SPb, Isskustvo-SPB, 2001. Pour une liste complète des travaux de Lotman et Uspenskij utilisés par l’A., voir la bibliographie du présent ouvrage.
[7] Lyotard J.F., La Condition postmoderne, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979.

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